Changer les regards et les esprits – La politique africaine d’Emmanuel Macron

"Changer les regards et les esprits" – La politique africaine d’Emmanuel Macron

Article publié le 31 août 2021 | Valentin Robiliard

Depuis sa prise de fonction en 2017, le président français Emmanuel Macron s’efforce à redéfinir le cadre de la relation entre la France et l’Afrique. Dans cet article, nous nous intéressons aux progrès effectués, aux limites de cette nouvelle relation, et aux conséquences pour les investisseurs français sur le continent.

  • En repensant l’engagement militaire français, en favorisant le multilatéralisme, et en renforçant les liens avec l’Afrique anglophone, le président Macron change peu à peu l’approche française en Afrique.
  • Cependant, une présence militaire qui perdure, et la position française sur certains événements récents dans la région, sont preuves que les intérêts politiques et économiques français continueront de façonner la politique africaine de Paris.
  • Malgré de nouvelles opportunités sur les marchés d’Afrique anglophone, les entreprises françaises sur le continent feront face à une concurrence toujours plus féroce, et un sentiment anti-français qui se répand également dans certains pays francophones.

Promesses de changement

Pendant sa campagne et après son élection, Emmanuel Macron s’était engagé à dessiner les contours d’une nouvelle relation entre la France et l’Afrique. Bien qu’il ne soit pas le premier locataire de l’Elysée à promettre un nouveau chapitre dans les relations franco-africaines, son jeune âge, et son offre politique au-delà des partis historiques, ont laissé penser qu’il réussirait là ou ses prédécesseurs ont échoué.

Depuis, le président Macron a cherché à tenir sa promesse. Il a tissé des liens avec l’Afrique anglophone en visitant le Ghana en 2017, le Nigeria en 2018, et le Kenya et l’Ethiopie en 2019. En décembre 2019, il annonçait aussi la fin du Franc CFA, longtemps considéré comme une relique coloniale. A quelques mois d’une probable candidature à sa réélection, le président semble vouloir insuffler un nouvel élan dans ce changement de relations, comme l’ont montré de récentes initiatives :

Fin de Barkhane

Le 10 juin dernier, Emmanuel Macron annonçait la fin de l’opération Barkhane et une refonte de la présence militaire française au Sahel. Paris doit fermer certaines de ses bases et retirer une partie de ses 5,100 soldats actuellement déployés dans la région, mais maintiendra une présence au sein de la force européenne Takuba au Sahel.

Coûtant au contribuable Français près d’un milliard d’euros par an, et avec 55 soldats tués depuis son lancement en 2014, Barkhane est de moins en moins populaire en France. L’opération contribue aussi peut-être à nourrir un sentiment anti-français grandissant dans la région, notamment depuis la mort accidentelle de 19 civils lors d’une frappe aérienne française au Mali en janvier 2021. Invité à revoir l’engagement militaire français dans la région, le président Macron a profité du coup militaire de mai à Bamako pour concrétiser sa refonte.

Sortir de la zone de confort

Sur le plan diplomatique, Emmanuel Macron a aussi œuvré pour sortir la France de sa zone de confort en Afrique francophone, en renforçant les liens politiques et économiques avec les pays anglophones. En mai, il visitait le Rwanda, où il a reconnu la « responsabilité » de Paris – mais pas sa complicité – dans le génocide Tutsi de 1994. Après la publication de deux rapports Français condamnant les liens de la France avec le régime Hutu des années 1990, cette visite et la nomination dans la foulée d’un nouvel ambassadeur à Kigali sont un pas important dans la normalisation des relations franco-rwandaises. Le président Macron s’est ensuite rendu en Afrique du Sud, où il a promis de « changer les regards et les esprits » sur la relation franco-africaine, et a échangé avec son homologue Cyril Ramaphosa sur l’accès aux vaccins contre la COVID-19 et le soutien à la reprise économique en Afrique.

Multilatéralisme

Emmanuel Macron a également plaidé pour un plus grand engagement multilatéral en Afrique. Lorsque la France assurait la présidence du G7 en 2019, elle a fait du renforcement des liens avec l’Afrique l’une de ses cinq priorités. Au début de la crise de la COVID-19, le président a aussi appelé le G20 à suspendre le paiement de la dette Africaine pour aider le continent à lutter contre la pandémie. 

Plus récemment, Paris a accueilli en mai le sommet sur le financement des économies africaines, en faveur d’une mobilisation de la communauté internationale pour aider la relance économique en Afrique après la COVID-19. En octobre 2021, Montpellier accueillera aussi le prochain Sommet Afrique-France, où seront présents des acteurs de la société civile en plus de chefs d’État africains. Emmanuel Macron a longtemps plaidé en faveur de la jeunesse et de la culture dans sa politique africaine, visitant régulièrement des universités ou centres culturels lors de ses déplacements sur le continent. 

La transition de Barkhane à la force européenne Takuba est un autre pas vers le multilatéralisme. L’alignement de Paris sur la position de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ou de l’Union africaine lors de récents événements dans la région en est un autre. 

Vieilles habitudes

Cependant, les intérêts politiques et économiques français continueront de façonner la politique africaine de Paris, poussant les sceptiques à dénoncer un exercice de style plutôt qu’un réel renouvellement de la relation franco-africaine. 

Maintien de la présence militaire

Malgré la fin de Barkhane, la France compte rester engagée au Sahel, notamment en tirant peut-être les leçons du récent retrait américain d’Afghanistan. Emmanuel Macron a d’ailleurs promis que les troupes françaises resteraient  "la colonne vertébrale" de la force Takuba au Sahel, avec "plusieurs centaines de soldats". Plus largement, la France maintient 3 100 soldats dans des bases militaires permanentes au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon et à Djibouti, et Paris n’a pas l’air d’envisager de retirer ces bases.

Deux poids, deux mesures

Ces derniers mois, le président Macron a également été accusé d’incohérence dans sa position vis-à-vis de certains événements dans la région. Il a par exemple dénoncé la prise du pouvoir par l’armée au Mali fin mai, alors qu’il avait acquiescé d’une prise de pouvoir militaire similaire au Tchad après la mort en avril de l’ancien président Idriss Deby (1990-2021). De même, Emmanuel Macron en octobre 2020 accusait le président guinéen Alpha Condé d’avoir manœuvré pour sécuriser un troisième mandat controversé, alors qu’il avait indiqué n’avoir « aucune leçon à donner » lorsque le président ivoirien Alassane Ouattara utilisait des manœuvres similaires pour sécuriser un troisième mandat. Bien que certains de ces choix aient pu être motivés par la nécessité de préserver une certaine forme de stabilité, ils ont été froidement reçus par la société civile africaine, avec qui le président Macron s’est promis de tisser des liens encore plus forts.

Réforme du Franc CFA

Par ailleurs, les présidents Macron et Ouattara – au nom des dirigeants de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) – annonçaient en décembre 2019 la fin du franc CFA et son remplacement par une nouvelle monnaie, l’eco. Avec la réforme, les Etats de l’UEMOA n’auront plus à déposer la moitié de leurs réserves de change auprès du Trésor Français, et la France retirera ses représentants des organes monétaires de l’UEMOA.

Cependant, bien que symboliquement importante, la réforme a suscité des critiques. La CEDEAO ayant travaillé à la création d’une monnaie régionale depuis plusieurs années, l’annonce de fin 2019 a été vue comme une tentative de Paris de s’impliquer dans le processus ouest-africain. Par ailleurs, l’eco proposé par la France et l’UEMOA conserverait son taux de parité fixe avec l’euro, garant de stabilité monétaire mais aussi potentiel frein à une politique monétaire et à la compétitivité des exports de la région. 

Conséquences pour les investisseurs

Bien que des réalités géopolitiques, sécuritaires ou commerciales aient freiné le processus, la France réinitialise progressivement ses relations avec l’Afrique. Quel est l’impact pour les investisseurs ? 

De nouvelles opportunités

La France entretient déjà des liens commerciaux étroits avec certains marchés d’Afrique anglophone, en particulier l’Afrique du Sud et le Nigeria. Cependant, les récentes visites du président Macron – au cours desquelles il est souvent accompagné de délégations de chefs d’entreprises françaises – créent de nouvelles opportunités pour les groupes français. Par exemple, près de 2 milliards d’euros de contrats publics ont été signés avec les autorités kenyanes lors de la visite d’Emmanuel Macron à Nairobi en 2019.

Ces visites, et les relations plus étroites qui en découlent, profiteront aux entreprises françaises qui envisagent de nouvelles opportunités sur les marchés anglophones. Bien que les grands groupes français – par exemple dans les infrastructures ou l’énergie – en bénéficieront peut-être le plus, la volonté du président Macron de soutenir les petites et moyennes entreprises (PME) et les nouveaux secteurs comme la fintech devrait également créer des opportunités dans ces domaines.  

Plus de concurrence

Cependant, les entreprises françaises en Afrique feront face à une concurrence toujours plus féroce. Selon l’expert en assurance-crédit Coface, la part de marché des entreprises françaises en Afrique est passée de 12% en 2000 à 6% en 2017. Pendant ce temps, la Chine, l’Inde, la Turquie et les États du Golfe ont augmenté leur assise commerciale, la Chine voyant sa part de marché passer de 3,7% à 17% au cours de la même période. Les entreprises françaises ont notamment perdu des parts de marché dans le traditionnel pré-carré francophone.

En Afrique francophone, la concurrence plus féroce a peut-être fait perdre aux groupes français une partie de l’accès privilégié ou des conditions contractuelles favorables dont ils ont pu bénéficier jusqu’à aujourd’hui. Par ailleurs, les liens plus faibles entre la France et les pays anglophones signifient que les entreprises françaises ne bénéficieront peut-être pas – du moins pour l’instant – du même soutien étatique auquel elles s’étaient habituées sur les marchés francophones.  Les groupes français devront donc faire preuve de compétitivité pour se maintenir dans ce nouveau paysage commercial.

Sentiment anti-français

Bien que les relations entre la France et l’Afrique continueront d’évoluer dans les années à venir, l’héritage colonial fait que les activités de la France en Afrique seront peut-être toujours scrutées par la société civile africaine. Par ailleurs, les liens de Paris avec une classe politique vieillissante en Afrique ont vu l’émergence d’une classe politique plus jeune, parfois plus radicale et plus encline à rompre les liens avec la France. Dans certains pays, la guerre d’influence avec d’autres puissances, notamment la Russie, a aussi alimenté le sentiment anti-français. 

Aussi, certaines capitales ouest-africaines ont connu des manifestations anti-françaises ces dernières années. Lors des manifestations au Sénégal en mars 2021, des supermarchés français et des stations-service ont été vandalisés sur fond d’accusations du soutien de Paris pour le président Macky Sall. La présence militaire française au Mali a également suscité des manifestations anti-françaises à Bamako, les manifestants lors de récentes marches agitant même des drapeaux russes, alimentant le sentiment que Moscou est à l’origine d’une grande partie du sentiment anti-Français dans la région.

Les opérateurs français devront prendre en compte ce sentiment anti-français, en adaptant leurs stratégies de communication pour protéger leur image, ou en adoptant des mesures de sécurité plus strictes pour éviter les dommages matériels en cas de troubles.